Voilà près de quinze ans que je fréquente l’œuvre de Gilles Sacksick. La phrase peut sembler désinvolte, mais elle est tout le contraire dans mon esprit. C’est que pour fréquenter un lieu, encore faut-il qu’il existe. Or, il n’est pas si courant, lorsque l’on pousse la porte d’un artiste, que l’on se trouve proprement quelque part. En vérité, je crois pouvoir dire que c’est assez rare. Et lorsque ce lieu s’impose avec force et simplicité à l a fois, cela tient du prodige.
Chez Gilles Sacksick : non seulement cet endroit existe mais il se trouve encore que j’aime à m’y rendre. Ce lieu qui est le sien, j’aime à le fréquenter c’est bien le mot qui convient sans idée préconçue, sans plan d’attaque ni d’approche. ( Dans le cas contraire, je le sais, on risque de n’y rien comprendre ). A vrai dire, quiconque essaye de se rendre chez lui l’esprit encombré de systèmes et de grilles de lecture pourrait bien s’égarer en cours de route. Si par hasard il arrivait à se trouver sur le pas de son œuvre, dans de telles dispositions, il se pourrait bien qu’il ne parvienne pas à distinguer le bouton de porte… Car ces présupposés, ces intentions ou stratégies sont autant de maux qui n’ont pas cours chez lui. C’est pour cela que ce lieu qu’est l’œuvre de Gilles Sacksick existe. Et c’est pour cela encore qu’il est bon de le fréquenter. Pour ce faire, rien de plus simple : pousser la porte, se disposer à être tout yeux. Bref, se laisser faire.
Voilà que je pousse de nouveau la porte de chez lui. M’y voici encore une fois…
Du « Chat qui pêche » à « Naître », de « Massacre des Enfants » à « Roma Amor » ou « l’Oiseleuse », Gilles semble tendre un fil nouveau. Ici, il entre clairement en dialogue avec les œuvres venues avant lui. On le dirait parti à la recherche, celle, peut-être, des commencements d’une peinture, en somme, testamentaire. Peinture d’un temps où l’art mural des sanctuaires apprenait aux hommes, par bribes, les histoires du Livre auquel peu avaient accès.
La peinture peut-elle construire un récit, en continuant de se construire elle-même comme peinture ? Tel me paraît en tout cas l’essentiel de la question que Gilles Sacksick semble poser dans ses œuvres ( et même adresser à son art tout entier ).
Ainsi, dans « Massacre des Enfants », et afin de « présenter » une histoire - cette histoire-là - les recours picturaux sont multiples. Les dimensions inhabituelles de cette peinture longue, fine annoncent en elles-mêmes le déploiement d’un récit. Les lances, ici en arrêt, là en action, en ébauchent les différentes phases. Des cadavres d’enfants jonchent le sol : mais le trait, la couleur se dérobent presque à ces corps, pourtant si présents. A peine quelques coups de pinceau, et le massacre est là.
Quant aux oiseaux noirs qui volent au dessus des hommes, ils explorent, semble-t-il, d’autres voies. Ainsi le récit se peint, ou s’écrit, différemment dans le ciel, et selon ces oiseaux devenus de funestes idéogrammes. Cependant l’un de ces oiseaux est descendu parmi les hommes. Posé sur un petit corps, mort, il se penche sur lui… Le signe recouvrant l’histoire, voilà une tragédie en marche, un destin fermé à double tour.
Et puis partout, cette prodigieuse justesse. C’est souvent comme ça, chez Sacksick. Chaque fois que je lui rends visite, c’est le mot qui me vient à l’esprit. Et cette fois encore. Qu’est-ce donc ce qui sonne si juste ? Ces objets, ces lieux, ces êtres ont effectivement l’air de produire, dans ses toiles, le son qui leur est propre.
Mais c’est aussi ensemble que les êtres et les objets parviennent à sonner juste. Et la peinture devient accord, ici concertant, ailleurs symphonique. Comme dans « La grande Cafetière » : le bol vide, la nappe tombant sur un des côtés de la table, la pomme posée à même le bois, la grande cafetière, enfin. Sans oublier la fenêtre, si présente alors qu’on ne la voit pas. Même invisible, elle est là, nécessaire.
Il ne pouvait en être autrement : voilà ce que l’on se dit, ce que l’on ressent… Encore fallut-il au peintre savoir l’entendre. Et le donner à voir.